Bref, j’ai changé de prénom

Lorsque j’ai pris la décision de m’éloigner (un peu) des cercles feutrés des expats aux Etats-Unis et de rencontrer des « vrais » Américains, je me suis retrouvée face à une situation inattendue : les Américains changeaient de tête en entendant mon prénom. Le visage de mes interlocuteurs se contorsionnait de manière à dessiner une multitude de grimaces. L’Américain en face de moi tentait une ou deux fois de prononcer mon prénom puis tournait les talons. Une illumination me saisit le jour où un étranger me révéla que les Américains n’aiment pas ce qu’ils ne peuvent pas prononcer. Comme le chantait Liza Minnelli, « Je veux bien qu’on me dérange, qu’on me piétine ou qu’on me malmène, mais ça vous rend fou d’être mal prononcé ! » Ecorcher la prononciation d’un nom est considéré comme une micro-agression. J’en déduis alors que plutôt que de mal prononcer, les Américains préfèrent ne pas dire du tout. Alleluia ! Je comprenais soudainement pourquoi je n’avais pas d’amis américains. Je n’avais qu’à angliciser mon prénom pour donner un coup d’élan à ma vie sociale avec les locaux. J’avais la recette pour conquérir le monde anglo-saxon.

Face aux prénoms difficiles à prononcer, deux stratégies sont couramment utilisées aux Etats-Unis : il y a ceux qui utilisent un diminutif (tournez votre regard vers la Maison Blanche pour avoir un exemple : Joe Biden s’appelle légalement Joseph Biden) et ceux qui changent littéralement de prénom. Certains (comme moi) adaptent leur prénom pour des raisons pratiques, par facilité d’intégration ou pour éviter d’avoir à épeler leur prénom chez Starbucks. Pour d’autres, c’est une question vitale, pour éviter des discriminations, pour accèder ou maintenir un emploi. L’actrice Chloé Bennett – qui a elle changé son nom de famille – a d’ailleurs déclaré avoir changé son nom qui mettait ses interlocuteurs « mal à l’aise » et l’empêchant de décrocher des auditions dans un « Hollywood raciste« .

Photo : Matt Barnard sur Pexels.com

Aus Etats-Unis, la communauté la plus confrontée à la question du changement de prénom est la communauté asiatique. Betty Brown, une ancienne membre de la Chambre des Représentants au Texas, a provoqué un tollé en 2009 en suggérant que les électeurs américains asiatiques devraient – je cite – « changer leurs noms en des noms plus faciles pour les Américains« . En 2015, un professeur à l’Université de Duke déclarait ainsi : « Chaque étudiant asiatique a un vieux prénom américain très simple qui symbolise son désir d’intégration. Pratiquement tous les Noirs ont un nouveau prénom étrange qui symbolise leur manque de désir d’intégration« . Ces propos sont racistes, nient l’identité portée par chaque individu par le biais de leurs prénoms et démontrent les limites de l’idée selon laquelle les Etats-Unis seraient un pays à l’entente multi-culturelle parfaite.

Des chercheurs de l’Université du Kansas ont mis en évidence que des professeurs d’université aux Etas-Unis étaient plus enclins à répondre à un email d’un étudiant asiatique se présentant sous le prénom d’Alex que sous le prénom de Xian. Une équipe canadienne a également mis en évidence en 2017 que les candidats avec un prénom à consonnance asiatique avaient quasiment 30 % moins de chance d’être invité à un entretien que les candidats avec un prénom anglosaxon. De manière similaire à ce qui est observé en France, le prénom peut déterminer aux Etats-Unis les revenus salariés perçus au cours d’une vie, écorchant au passage l’idée d’un « rêve américain » accessible à tous.

Chaner son prénom n’est pas un phénomène nouveau : l’écrasante majorité des immigrants européens qui sont arrivés aux Etats-Unis au cours du XXème siècle choisissaient de changer leurs noms. Il a été montré que les immigrants adoptant un prénom américain s’intégraient économiquement et socialement mieux aux Etats-Unis que les immigrants ne modifiant pas leurs prénoms. Cependant, le changement de prénom répondait souvent à une pression sociale – tout comme c’est le cas aujourd’hui.

Renommer un individu est historiquement lié au pouvoir et au contrôle car le prénom est un élément intrasèque de l’identité individuelle. En outre, le prénom d’un individu porte parfois une signification culturelle ou sociale. Forcer une personne à se renommer peut parfois conduire à des crises d’identité. L’immigration fait partie intégrante du narratif américain. Cependant, la diversité en résultant est loin d’être totalement acceptée. La société américaine parviendra-t-elle à devenir réellement inclusive et multi-culturelle en acceptant tous les individus quelle que soit leurs prénoms ?

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