Cloclo dans le Grand Canyon

Le Grand Canyon, je l’ai vu et je l’ai vaincu. Deux perles de sagesse m’avaient été partagées avant mon départ : « descendre dans le canyon est facultatif, remonter est obligatoire » et « prends de l’ibuprofène, ça coûtera moins cher que te faire évacuer par hélicoptère s’il t’arrive quelque chose ». Forte de ces maximes positives et encourageantes, je me suis lancée à l’assaut du Grand Canyon.

Certains Américains vous vendront que le Grand Canyon est le plus grand canyon du monde. Calembredaines ! Le canyon du Yarlung Tsangpo, au Tibet, est plus profond que le Grand Canyon de 3 km et plus large de 48 km. Le canyon du Colca au Pérou est également plus profond que le Grand Canyon. L’étendu du Grand Canyon est cependant sans appel. L’immensité du Grand Canyon faisait d’ailleurs dire au XVIème président des Etats-Unis, le Président Roosevelt (1858-1919) :

« Le Grand Canyon me remplit de crainte. Il est au-delà de toute comparaison, au-delà de toute description, et absolument sans précédent dans le monde entier… Que cette grande merveille de la nature demeure comme elle est maintenant. Ne faites rien pour gâcher sa grandeur, sa sublimité et sa beauté. Vous ne pouvez pas l’améliorer. Mais ce que vous pouvez faire est de le garder pour vos enfants, les enfants de vos enfants et tous ceux qui viennent après vous, comme l’unique grand vue que chaque Américain devrait voir. »

Président Théodore Roosevelt, 1903 lors d’une visite au Grand Canyon.

Le Président Théodore Roosevelt a joué un rôle majeur dans la reconnaissance du Grand Canyon comme espace à préserver : le Président Roosevelt proclamait le Grand Canyon espace préservé en 1906 puis monument national en 1908. En 1919, le Président Wilson déclarait le Grand Canyon parc national. Le Grand Canyon a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1979.

Personne ne sait vraiment quand le Grand Canyon a commencé à prendre forme. Il est dit qu’on pourrait remonter à il y a plus d’un milliard d’années pour aborder la genèse de cet endroit. Cependant, certaines études suggèrent que le Grand Canyon aurait pu commencer à se former il y a 65 millions d’années. Les différentes couleurs de roche observables sur les différentes photographies correspondent à autant de pages d’histoire. Le Grand Canyon permet ainsi d’être le témoin de l’histoire géologique de la Terre.

Au fil de l’histoire, le Grand Canyon a été utilisé de multiples manières par différents groupes de population. Les Amérindiens vivaient et cultivaient dans le canyon. Les Indiens Pueblos considéraient le Grand Canyon comme un site sacré et y venaient en pèlerinage. Les Européens arrivèrent face au Grand Canyon au XVIème siècle mais deux siècles ont été nécessaire pour que les explorateurs réussissent à descendre dans le canyon. Le Grand Canyon a également été exploité pour les minéraux qui s’y trouvent, notamment l’uranium et le cuivre. L’Arizona, où est situé le Grand Canyon, est d’ailleurs surnommé « l’Etat de cuivre ».

Aujourd’hui, le Grand Canyon draine plus de six millions de visiteurs par an, ce qui en fait le deuxième parc national le plus visité. Les touristes sont essentiellement des Américains. La majorité des touristes admirent le Grand Canyon depuis les points d’observation ; très peu s’aventurent dans le Grand Canyon. Choisir de descendre dans le Grand Canyon ne s’improvise d’ailleurs pas : il est nécessaire d’obtenir des permis pour camper sur les sites autorisés et, comme pour tout endroit inhospitalier, une préparation minimale, tant matérielle que physique, est nécessaire pour fouler une zone aride. Se rendre dans le Grand Canyon revient littéralement à entrer dans l’histoire géologique mais aussi humaine de la région, en découvrant un espace intact.

Descendre dans le Grand Canyon revient à se confronter à l’immensité de ce territoire. Le randonneur se retrouve littéralement « seul au monde ». Sans réception téléphonique, ne croisant personne ou presque, l’autonomie doit être totale. Les paysages sont infinis et le relief est important. La clé de l’endurance est de marcher en limitant la vitesse de son rythme cardiaque, même sur les pentes les plus abruptes. Une vitesse de marche inférieure à moins de 2 km/h est alors considérée comme absolument acceptable pour un groupe sur certains tronçons.

Le rythme de marche est le métronome qui marque les journées du randonneurs. Les sentiers forment des méandres à perte de vue à travers la steppe. Le nombre de sentiers est relativement limité mais il est aisé de se sentir perdu. Les points de repère les plus fiables sont les formations géologiques que l’on apprend à identifier. Les distances ne sont pas indiquées sur les rares panneaux directionnels ; de toute manière, l’unité qui prévaut dans cet espace hors du temps n’est pas le mile mais le « mile du Grand Canyon ». Car même en restant sur un plateau, le dénivelé cumulé au cours d’une journée est conséquent.

Le Grand Canyon génère son micro-climat et la météo change de manière radicale en fonction du lieu où on se trouve dans le canyon. Au soleil, les températures sont élevées ; à l’ombre, le ressenti est polaire. Les journées chaudes et les nuits glaciales alternent, nécessitant une adaptation fréquente. L’environnement est traître pour le corps humain : ne pas boire assez d’eau conduit à la déshydratation, trop en boire à une hyponatrémie. Seul face à l’immensité de la nature, là où l’auto-suffisance totale est une nécessité, il est aisé de s’imaginer la dureté de la vie et le courage pour les populations qui découvraient et exploraient cette terre inconnue. Seul se transmet et reste à travers le temps le mouvement immuable de la marche, mouvement répété générations après générations, siècles après siècles, millénaires après millénaires, avec comme seul témoin muet les paysages majestueux et imposants. En étant attentif, le randonneur peut observer des pétroglyphes, traces fragiles de la présence de ces humains qui, il y a des siècles, ont vu les mêmes paysages et affronté la même immensité.

Des pictogrammes rouges, trace des occupants du canyon.

Le Grand Canyon s’étend sur 450 km de long, sa profondeur maximale est de 1600 mètres et sa largeur varie entre 5 et 30 km. En raison de la diversité climatique du Grand Canyon, on y trouve plus de 1700 espèces de plantes, 170 sortes de champignon, 60 espèces de mousse et quasiment 200 types de lichen. La répartition des plantes dans le Grand Canyon est influencée par l’altitude, le climat, la géomorphologie et la géologie. Le randonneur, contemplatif face à ces espaces inchangés, peut admirer la flore de cette contrée lointaine qui peut sembler exotique.

Charles Tomlinson, un poète britannique, décrivait les déserts d’Arizona comme l’endroit où « la steppe et l’espace s’étendent« . Ces mots deviennent une réalité quotidienne pour le randonneur. L’obscurité donne encore davantage de relief à ce vers de Tomlinson. Se mouvoir de nuit à travers le canyon revient à s’orienter entre deux éléments qui apparaissent comme diamétralement opposés. Au plus profond de la nuit, les falaises du canyon se muent en masses sombres immobiles se dressant semblables à des remparts. En levant les yeux, le randonneur sera saisi par le contraste de ces falaises avec la voie lactée qui invite à l’évasion. Avant l’aube, la marche est légère, guidée par les constellations célestes. Les étoiles, celles-ci qui ont orienté les multiples générations d’explorateurs, continuent d’aider à tracer et distinguer les sentiers à travers la steppe.

Aujourd’hui, le Grand Canyon n’est pas un espace hors du temps invitant à la rêverie, comme le randonneur aimerait le croire. Les conflits d’usage persistent : le Grand Canyon est un lieu de vie pour la tribu Havasupai, le tourisme menace l’écosystème, des conflits d’eau se jouent dans la région, l’avidité pour l’uranium se maintient, le management de la faune est rendu nécessaire par la réintroduction du condor de Californie et des bisons et les survols trop fréquents d’avions et d’hélicoptères doivent être régulés pour la protection de cet environnement. Tous ces intérêts doivent rester en équilibre pour la durabilité de l’unique et précieux Grand Canyon.

4 réflexions sur “Cloclo dans le Grand Canyon

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