Jeopardy!

C’est l’hiver, les journées sont courtes, les soirées longues. Il est donc temps de parler d’une émission de télévision, que dis-je, d’un monument du paysage audiovisuel américain, que tous les Américains (ou presque) regardent. J’ai nommé Jeopardy! Et je dois dire que je les comprends. La découverte de Jeopardy! a révolutionné mes soirées, donné une nouvelle dimension à mes plateaux repas devant la télé, aiguisé ma curiosité sur les Etats-Unis, m’a donné un nouveau but dans la vie… bref, Jeopardy! a, n’ayons pas peur des mots, changé ma vie – rien de moins. L’émission Jeopardy!, c’est comme Questions pour un champion. Mais à l’envers. Et en mode boursicoteur. Et c’est super dur. Je vous explique.

L’indicatif musical de Jeopardy!, générique reconnaissable entre 1000.

Jeopardy! est une émission de culture générale qui a débuté en 1964. L’émission a été pensée par Merv Griffin qui est aussi le concepteur de La roue de la fortune. Depuis, plus de 8 000 épisodes ont été diffusés et l’émission Jeopardy! compte parmi les 60 meilleurs émissions de l’histoire de la télévision américaine – je vous le concède, ça en jette.

Au contraire des quiz de culture générale que nous connaissons en France, les candidats à Jeopardy! entendent une réponse et doivent formuler la question qui est appropriée. Par exemple, Julien Lepers va demander « A Lyon, quelle rivière de l’Est de la France se jette dans le Rhône ? ». Aux participants à Questions pour un champion de répondre « La Saône ! » Pour Jeopardy!, c’est l’inverse. Le présentateur va donner la réponse : « Détenant le titre du pont continu au-dessus de l’eau le plus long du monde, la chaussée de 23 miles au-dessus de ce lac amène les conducteurs à perdre de vue le rivage« . Et la candidate (car c’est Amy Schneider, photo ci-dessous qui a trouvé) de répondre en formulant la question : « Qu’est-ce que le lac Pontchartrain ? » – j’ai pris cet exemple uniquement pour le beau nom du lac (Ledit lac, situé en Louisiane, est le deuxième plus grand lac salé des Etats-Unis – juste après celui de Salt Lake City). Un autre exemple ? Prenons une question de saison et en lien avec la France. La présentatrice va énoncer : « Avec un menu qui n’a quasiment pas changé depuis 1862, le Café du Monde dans le quartier français [de La Nouvelle-Orléans] sert ces donuts grillés sauf si c’est Noël ou qu’un ouragan est passé à proximité. » La question que la candidate devait trouver est : « Qu’est-ce que sont les beignets ? » Vous voyez le principe ? Je dois reconnaître que la limite est parfois assez ténue entre trouver la réponse et trouver la question qui amène la réponse venant d’être énoncée.

Amy Schneider, la première femme à amasser plus d’un million de dollars en remportant 40 épisodes consécutifs.
(Source et crédits : jeopardy.com)

L’autre différence avec les jeux de culture générale européens est définitivement la place de l’argent. Alors que les éditions Larousse offrent aux gagnants de Questions pour un champion un dictionnaire, les participants à Jeopardy! gagnent de l’argent. Beaucoup d’argent. Amy Schneider qui vient de remporter 40 épisodes de suite est repartie avec 1,3 million de dollars. Ken Jennings qui est pour le moment le plus grand gagnant à Jeopardy! avait quant à lui remporté en 2004 la modeste somme de 4,5 millions de dollars en enchaînant les victoires pendant 74 épisodes d’affilé (Ken Jennings est d’ailleurs entre-temps devenu présentateur de l’émission). Forcément, la différence de gains possibles entre les jeux français et américains fait que la motivation n’est pas la même. On peut imaginer qu’outre-Atlantique certains sont tout de suite plus motivés pour passer leurs week-end à potasser l’Encyclopaedia Universalis.

En plus de gagner de l’argent, les candidats jouent de l’argent. Chaque épisode de Jeopardy! comprend trois manches. Au cours des deux premières étapes, les participants gagnent de l’argent en trouvant la bonne question. Les candidats sélectionnent une catégorie. Une somme d’argent correspond à chaque question. Les candidats ont juste, ils gagnent ladite somme attribuée à la question, s’ils ont faux, ils perdent cette somme. Plus la question est difficile à trouver, plus la somme d’argent est importante. Basique. Mais ça veut dire que les candidats peuvent se retrouver à zéro voire même avec un solde négatif. Un peu moins basique, déjà. Aux débuts de l’émission, chaque question permettaient de gagner entre 10 et 100 dollars. L’inflation (et probablement d’autres facteurs) étant passée par là, les candidats remportent aujourd’hui entre 200 et 2 000 dollars par question. Jusque là, ce n’est pas trop exotique, me direz-vous. Certes, on reste dans un schéma assez classique de jeu télévisé.

La différence culturelle fondamentale pour l’Européenne que je suis réside cependant dans la troisième manche. Là, les candidats vont littéralement parier une somme d’argent. Mettons que la candidate A dispose d’un gain total de 20 000 dollars. Ces 20 000 dollars ont été gagnés au cours des deux premières manches. La candidate va « parier » sur sa réponse en avançant elle-même la somme qui sera jouée sur une question particulière. Si la question est juste, la candidate gagnera la somme pariée, augmentant ainsi ses gains. Si c’est faux, la somme mise en jeu sera perdue. Le candidat qui gagne est celui qui a le plus gros pactole. Donc en plus de l’accumulation nécessaire de connaissances dans tout un tas de domaines, préparation indispensable à un tel jeu, la victoire dépend aussi de la stratégie quasiment d’investissement des participants. Autant le dire tout de suite, cette manche n’est pas vraiment taillée pour les élèves français à qui on apprend la pudeur sur les questions d’argent et à douter de la réponse avant même d’oser la proposer. Pour donner le contexte global, il convient de noter que le mot « jeopardy » existe en anglais et signifie « danger de perte ou d’échec« . Tout s’explique.

Exemple de plateau de Jeopardy! Des catégories et des questions pour lesquelles le gain varie en fonction du niveau de difficulté.
(Source et crédits : jeopardy.com)

Enfin, les questions à trouver pour Jeopardy! sont difficiles. Et ce ne sont ni les différences culturelles ni la différence de contexte qui me font dire que le jeu est difficile. Même les Américains avec qui j’en ai parlé le disent, c’est dire. Les candidats sont pré-sélectionnés par différents tests en ligne et en présentiel. Chaque année, plus de 125 000 personnes postulent pour participer à l’émission. La concurrence est donc rude.

En coulisse, une équipe entière prépare les réponses auxquelles les participants doivent trouver les questions. Pour chaque saison, 14 000 « devinettes » sont préparées. Les auteurs déterminent une catégorie, trouvent des questions dans cette catégorie et surtout doivent vérifier que, d’une, tout est exact, mais aussi qu’une seule question puisse être posée en entendant la réponse. Et pendant les émissions, l’équipe qui a préparé les questions se tient prête à se lancer sur le champ dans un travail de revérification si un candidat propose une question alternative ou conteste une réponse.

Evolution du plateau de Jeopardy! de 1984 à nos jours.
(Source : Wikipedia)

Si certains constatent (déplorent ?) une sorte de professionnalisation des candidats, la qualité de l’émission, de ses candidats, la masse de connaissances qu’on peut y acquérir et la découverte des Etats-Unis apportée sur un plateau vaut plus que le coup. L’émission Jeopardy! est définitivement l’assurance d’une soirée réussie. Et pour ceux d’entre vous qui voudraient se préparer à l’émission, vous pouvez consulter le site J! Archive où se trouvent les 430 000 devinettes posées depuis le début du jeu. Jeopardy!, c’est du sérieux !

Une réflexion sur “Jeopardy!

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