Les prénoms « bizarres »

Il paraîtrait que les prénoms américains sont, vu depuis la France, bizarres. Elon Musk ayant nommé ses derniers nés Exa Dark Sideræl et Techno Mechanicus « Tau », je comprends un peu l’incompréhension hexagonale.

En fait, tout s’explique car il existe aux Etats-Unis très peu de lois limitant la créativité des parents quand il s’agit de nommer leur enfant. Le premier et le quatorzième amendement de la Constitution garantissent la liberté de parole et le droit à un procès équitable – et, in fine, une grande liberté dans le choix des prénoms. Il existe parfois quelques règles, qui sont essentiellement liées à des questions pratiques. Ainsi, dans le Minnesota, la longueur maximale d’un prénom est de 150 caractères. Dans le New Hampshire, les prénoms et le nom de famille ne doivent pas dépasser les 100 caractères.

Les prénoms sont régis par les Etats, donc les règles varient d’Est en Ouest. Il n’y a aucune restriction dans le choix du prénom dans le Kentucky, le Montana, le Delaware ou encore le Maryland. En Califonie, le prénom choisi ne peut être ni rabaissant ni obscène. Dans l’Illinois, les chiffres sont permis dans le prénom. En Floride, les parents doivent signer un accord quant au prénom de l’enfant, autrement un juge décidera du prénom. En Arkansas, il est interdit de nommer son enfant « Test » ou « Infant » (soit « enfant »). Bref, en choisissant bien son Etat, il est largement possible de donner libre court à son imagination et nommer son enfant d’un prénom complètement inventé pour l’occasion comprenant des symboles et des chiffres. L’idée principale derrière ce patchwork est que l’éducation est du ressort des parents. Le champ d’intervention de l’Etat en vertu de l’intérêt supérieur de l’enfant par le principe du « parens patriae » (parent de la patrie) est extrêmement limité par la doctrine constitutionnelle de la liberté parentale.

Cette grande liberté laisse cependant la place à des controverses. En 2009, un supermarché a refusé de décorer un gâteau commandé par un père du New Jersey pour son enfant de trois ans, enfant nommé Adolf Hitler Campbell. Le supermarché était en droit de refuser de vendre le gâteau. Mais l’Etat du New Jersey n’avait pas vraiment de base légale lui permettant d’intervenir pour changer le prénom. (Les parents ont réussi à se procurer un gâteau décoré dans un supermarché de Pennsylvanie).

En 2013, des parents ont nommé leur enfant « Messiah » (oui, la traduction est bien « messie », comme « le Messie », oui). Une juge du Tennessee, l’Etat de résidence de la famille, a refusé le prénom et demandé que l’enfant soit à la place nommé « Martin ». Au final, la décision de la juge a été annulée en appel. L’enfant a bien été nommé « Messiah ». Le raisonnement derrière cette anulation est que la juge aurait abusé de son autorité et le prénom « Messiah » ne porterait pas préjudive à l’enfant. Cet enfant n’est pas le seul. D’après la Sécurité Sociale américaine, 800 enfants nés en 2012 ont été nommés « Messiah », près de 4 000 ont été nommé « Jesus » et 29 ont été nommés « Christ ».

Tout n’est cependant pas permis. En 1975, une Cour de l’Etat de New York a refusé le changement de nom a un requérant qui souhaitait se voir nommé « Chief Piankhi Akinbaloye », la Cour ayant estimé que « chef » aurait été un titre d’autorité. En 1979, une Cour du Dakota a refusé qu’un enseignant nommé Michael Herbert Dengler change son nom en faveur de 1069. En 1999, une Cour de l’Ohio a refusé que Robert William Handley soit renommé « Santa Claus », bien que l’intéressé ait joué le rôle du Père Noël au moment de Noël pendant plus de 40 ans. David Lynn Porter a été plus chanceux en 2001 puisqu’une Cour de l’Utah l’a autorisé à changer son nom en Santa Claus.

Il est frappant de constater qu’il est légal de nommer son enfant « Adolf Hilter » mais certains prénoms comme Lucía ou José, extrêmement répandus en espagnol, sont interdits par exemple la Californie en raison d’une loi interdisant l’usage d’accent dans les prénoms. Cette apparent inégalité est d’autant plus étonnante que l’espagnol est la deuxième langue la plus parlée aux Etats-Unis. Certains intellectuels considèrent que l’originalité croissante des prénoms choisis par les parents américains reflète l’individualité montante dans la société américaine. Sans restriction au niveau fédéral et sans harmonisation des jugements rendus par les Cours au niveau des Etats, la créativité des parents a encore de beaux jours devant elle.

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