Impressions d’Alaska – Le Cercle Arctique

A partir de Fairbanks, je me suis embarquée dans la grande aventure de la conquête de l’Arctique – manière de dire. Atteindre le Cercle Arctique permet certes de jolies photos pour les réseaux sociaux. Cependant, plus qu’ailleurs, c’est presque plus le voyage que la destination qui vaut le coup. Il se dit que l’Alaska est un Etat magnifique mais qui ne pardonne pas. Sans surprise, cette phrase prend tout son sens en partant vers l’Arctique. Le départ se fait avec des voitures tout-terrain, une Cibi, un téléphone satellitaire, des pneus de rechange et des jerricans d’essence d’avance. Si on part avec tout ça, c’est parce que sur la route, il y a que deux stations service (et encore, une des dites stations n’avait pas été ravitaillée ce qui de facto, ne laissait présager qu’un point de ravitaillement). Ces stations service reculées et en position de monopole absolue donne également une belle leçon d’économie pour illustrer le principe de l’offre et la demande : le gallon d’essence y est vendu à plus de 7 dollars le galon (contre un peu plus de 4 dans le reste de l’Alaska). Vous voulez de l’essence au milieu de nulle part, vous payez. Bref, on est parti vers le Nord.

Le voyage vers l’Arctique permet de se rendre compte de la taille et de la richesse de l’Alaska. Rouler plusieurs heures ne revient qu’à parcourir une petite partie de l’Etat. Les forêts qui bordent la route sont extrêmement denses. La richesse naturelle de l’Alaska est d’autant plus intéressante qu’au début, personne ne voulait franchement de ce territoire. L’Alaska était initialement russe et les Russes cherchaient à se débarrasser de ce territoire situé loi, très loin de Saint-Péterbourg. Les Européens n’ont pas voulu l’acheter, donc les Russes ont proposé ce bout de terre aux Etats-Unis. Les Américains l’ont acheté 7,2 millions de dollars, soit l’équivalent aujourd’hui de 112 millions de dollars. L’opinion publique n’était guère favorable à cet achat, considérant que la somme dépensée était trop importante pour une région reculée.

La découverte des ressources naturelles a amené l’activité humaine pour exploiter les ressources marines (notamment le saumon), la forêt, l’or et le pétrole. L’Alaska est devenu le 49ème Etat américain en 1959. Il se dit qu’à cette époque le Texas était assez mécontent de devenir le deuxième État américain en terme de taille.

Magnets en vente en Alaska.

La légende veut que les habitants d’Alaska faisait miroiter au Texas la possibilité de scinder l’Alaska en deux, de telle manière que le Texas devienne le troisième État en terme de superficie. La blague potache est restée et des aimants mettant en superposition l’Alaska et le Texas et le slogan « la taille compte » sont en vente. Finesse et raffinement sont donc au rendez-vous en Alaska.

Le trajet vers le Cercle Arctique est magnifique car il permet de traverser trois écosystèmes et d’observer une nature quasiment intouchée. La route de Fairbanks vers Prudhoe Bay, nommée le Dalton Highway, a été construite en 1974 pour permettre la construction de l’oléoduc trans-Alaska. L’oléoduc trans-Alaska, en service depuis 1977, a bouleversé l’économie de l’Alaska. Long de 1 300 km, l’oléoduc permet le transport de pétrole du Nord au Sud de l’Alaska. Des milliards de dollars ont été investis en Alaska lors de la construction de l’oléoduc. Certains habitants que j’ai rencontrés m’ont raconté que la route devant leur maison avait été goudronnée au moment de la construction de l’oléoduc, les compagnies pétrolières souhaitant avoir une bonne réputation auprès des habitants. Il paraît qu’avoir une route goudronnée devant sa maison était, à l’époque, le comble du chic. Ainsi va la vie en Alaska.

Aujourd’hui, l’Etat dépend largement des taxes pétrolières. L’Alaska impose ainsi la production pétrolière réalisée sur son sol, perçoit un impôt foncier sur les infrastructures de production et de pétrole ainsi qu’une taxe sur les revenus des compagnies prétrolières et la quantité de prétrole produit. L’Etat reçoit en plus environ 10 % du pétrole produit sur son territoire, pétrole que l’Etat revend aux compagnies pétrolières. Bref, alors que le flux de brut s’amenuise, la perspective d’un déclin de la production de pétrole n’enchante pas vraiment les locaux.

Le Dalton Highway était initialement une route de chantier, conçue par une entreprise privée, et – il se dit – sans consultation avec l’agence de l’Etat en charge des routes. La route est parallèle à l’oléoduc et servait à approvisionner le chantier. La route était privée, donc avec un accès très restreint. C’est l’une des routes les plus isolée des Etats-Unis, traversant trois lieux habités : Coldfoot, Wiseman et Deadhorse, ces trois lieux totalisant 29 habitants en 2010. Lorsque la route est devenue publique en 1979, les chasseurs se sont réjouis car la route donnait un accès facile à des espaces de chasse jusque là difficilement accessible.

La carte a 30 ans mais le territoire traversé n’a guère changé.

Peine perdue, le gouvernement avait également anticipé cette opportunité. Pour éviter un abus des ressources, une loi qui interdit l’usage des véhicules motorisés dans un couloir de 5 miles de chaque côté de la chaussée a été proclamée. L’idée de devoir crapahuter avec un élan sur le dos sur 5 miles a calmé beaucoup d’esprits. Cependant, il se dit qu’en hiver, certains chasseurs tentent leur chance à ski, remorquant ensuite le gibier pris. ceux-ci ne doivent cependant pas être la majorité car même les locaux considèrent ces chasseurs comme « fous ».

Les véhicules qui empruntent la route sont essentiellement des semi-remorques et quelques rares 4*4 de touristes. On croise assez peu de véhicules particuliers sur le Dalton Highway car les communautés isolées le long de la route n’ont pas vraiment de raison d’emprunter la route au quotidien et les touristes sont invités à ne pas aller avec leurs véhicules de location. De toute façon, les voitures de location ne sont pas assurées sur cette route. Le bruit court que c’est une route en très mauvais état très difficile. Les conditions météorologiques doivent fortement jouer dans cette perception mais la route m’a semblée moins terrible que ce qu’on en dit. J’avais observé que la majorité des voitures de Fairbanks a un pare-brise criblé d’impacts. Je me demandais pourquoi. J’ai vite trouvé la réponse : seul un tiers des autoroutes d’Alaska est asphalté. Le reste en du gravier. Qui dit gravier avec camions sur le route dit projection, qui dit impacts. Je pense que ce revêtement est lié à la nature du terrain, la rigueur du climat et la relative faible fréquentation.

La politesse est de mise sur le Dalton Highway, chacun se saluant respectueusemet au motif que sur la route on ne sait jamais qui sera là quand on aura besoin d’aide. Des patrouilleurs circulent sur le Dalton Highway mais, du fait des distances, les premiers à intervenir sont généralement les chauffeurs de semi-remorques.

Pourtant, au milieu de rien, les rencontres les plus improbables sont possibles.

Dans ce camp perdu entre l’Yukon et le Cercle Arctique, un des tenanciers est originaire de Californie. Reconnaissant un badge de hockey sur mon sac à dos, nous nous sommes entretenus des résultats des Kings (l’équipe de hockey de Los Angeles) la saison passée et de nos exploits respectifs sur la glace. Pour ceux qui en doutaient : le hockey est plus qu’un sport, c’est une confrérie.

Même si la route n’est qu’un lieu de passage, le lien humain se veut déjà plus fort qu’à « l’ordinaire » entre ceux qui s’aventurent sur ces terres. Les peuples natifs d’Alaska sont connus pour le sens fort de la communauté car la survie se fait par le groupe. Kevin, un enseignant en école primaire de Fairbanks, m’a d’ailleurs confié que pour être accepté dans une communauté en Alaska, il faut se rendre utile. Lorsque Kevin était en poste à Barrow, une ville au Nord de l’Alaska, Kevin avait choisi de proposer des cours de soutien scolaire aux enfants avec des difficultés de lecture et d’écriture. La communauté l’avait remercier en déposant devant la porte de sa maison un élan à débiter. Au final, l’Arctique est moins solitaire qu’on le pense.

Marquage du Cercle Arctique.

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