J’avais peut-être trop écouté Johnny, du coup, il a fallu que j’aille voir si moi aussi, « j’ai quelque chose en moi de Tennessee » (même si la chanson de Johnny n’a rien à voir avec l’Etat du Tennessee). A moins que ce soit les déclarations enflammées pour les montagnes du Tennessee de Dolly Parton qui aient aiguisé ma curiosité. Enfin, bref, je suis allée dans le Tennessee. On pourrait dresser le portrait du Tennessee pendant des heures, cet Etat dans lequel 16 livres, dont Maus, une bande-dessinée sur la transmission de la Shoah, ont été bannis par la loi. En arrivant dans cet Etat qui a déclaré le lait comme la boisson officielle de l’Etat en 2009, le voyageur est saisi par le vert vif et pur de la végétation des Smoky Mountains, les panneaux informant que la vitesse sur les routes non-goudronnées est limitée à 20 miles par heure (soit 32 km par heure – un tel panneau incite l’automobiliste touriste à se demander quelle est la part des routes non-goudronnées pour justifier une signalisation spécifique). Le voyageur est également marqué par la succession des églises baptistes et les magasins très rustiques vendant au choix des ours sculptés dans des grumes de bois ou de la viande fumée. Le Tennessee, c’est la musique country, les Great Smoky Mountains et le moonshine, que l’on peut traduire par le beau terme de « gnôle ». Dans le Tennessee, j’ai revu cette Amérique qui, à tort ou à raison, me fascine : cette Amérique des 4*4s, des drapeaux américains plantés partout, des longues distances et des cartes postales représentant des ours et des drapeaux.
Les Smoky Moutains (ou Smokies, pour les intimes) sont une sous-division des Appalaches. Le parc national des Great Smoky Mountains est le parc national le plus visité, le deuxième étant le Grand Canyon. Les Smokies sont devenus un parc national par volonté de la population qui s’est mobilisée pour protéger ces montagnes. Le parc national des Smoky Mountains est donc également connu sous le nom du « parc de la population », en souvenir de ce mouvement… et est un des rares parcs nationaux à être gratuit d’accès. Les Cherokees, un peuple autochtone vivait dans ce vaste espace de 110 km2. La majorité des membres de ce peuple a été déplacée de force vers l’Ouest de l’Amérique dans les années 1830 pendant ce qui s’est nommé « la Piste des Larmes » (Trail of Tears, en anglais). Aujourd’hui, les Smokies sont une des plus anciennes forêts des Etats-Unis abritant une riche biodiversité et la plus grande densité d’ours noirs de l’Est des Etats-Unis.





Le Tennesse est également connu pour son alcool de contrebande, connu sous le nom de « moonshine« , initialement traduit par « gnôle », plus récemment par « eau-de-vie ». De 1920 à 1933, pendant la période dite de la Prohibition, la production, l’import, le transport et la vente de boissons alcooliques étaient interdits aux Etats-Unis. Pour produire de l’alcool, il suffit d’avoir trois ingrédients sous la main : de l’eau, des céréales et de la levure. Les forêts denses des Smokies offrants de nombreuses possibilités de se cacher pour produire ledit alcool, le moonshine était né. Le moonshine est un whisky non vieilli, ce qui offrait aussi aux distilleurs la possibilité de s’épargner le paiement d’une taxe sur le whisky après la Prohibition. Aujourd’hui, la culture du moonshine est à la fois un héritage culturel régional du Sud des Etats-Unis mais aussi la continuité d’un rejet de l’Etat fédéral.
Aujourd’hui, les distelleries locales rivalisent d’inventivité pour attirer les touristes. Le moonshine est décliné dans de nombreuses couleurs. Les saveurs disponibles vont de la tarte aux pommes au pudding à la banane. L’eau de vie saveur beurre de cachuète se défend d’ailleurs plutôt bien, apparemment. Le rapport à l’alcool varie en fonction des sociétés. Alors qu’en France son utilisation est plutôt conviviale, les Etats-Unis entretiennent une relation complexe avec ce produit, dont la consommation est interdite avant l’âge de 21 ans (ne vous méprenez pas, cette interdiction ne veut pas dire grand’chose : environ 30 % des étudiants de licence déclarent posséder une fausse carte d’identité pour pouvoir consommer de l’alcool avant l’âge légal). De ce fait, dans certaines villes du Tennesse, une joyeuse foule un peu trop enthousiaste d’Américains déambule de distillerie en distillerie soit-disant pour « goûter et apprendre sur l’histoire du moonshine« .




De moonshine à moon pie, il n’y a qu’un pas… On trouve donc au Tennessee la fameuse moon pie, connue des Américains depuis 1917, qui est produite dans le Tennessee. Les moon pies sont en fait deux cookies (tout du moins dans sa version originale) liés par de la guimauve, le tout étant enrobé d’un glaçage. Le moon pie était initialement un repas de chantier qui s’est diffusé dans toute la société. Madeleine de Proust de la société américaine, la société qui produit les moon pies a même lancé un concours à l’occasion du centenaire de la marque. Les participants devaient raconter leurs prmiers souvenirs avec les moon pies. Un des grands prix consistait en l’approvisionnement en moon pies pendant cent ans.


Enfin, on ne pourrait pas parler du Tennesse sans parler de l’architecture des petites villes américaines. Localisée juste avant l’entrée du parc national des Smokies, Gatlinburg est l’exemple parfait d’une ville américaine construite tout en longueur, constituée d’une succession de bâtiments plats. C’est une petite ville typique, construite autour de la voiture sans franchement respecter un Code de l’urbanisme (ou alors ce Code est vraiment flexible). « Gatlinburg, ce n’est pas Chamonix » m’avaient prévenu des Français, en ajoutant qu’ils s’étaient terrés dans leur appartement de location tous les soirs sans en sortir. Sans souscrire à leurs conclusions, j’ai compris leur perspective.





Au final, le Tennesse est, comme partout aux Etats-Unis, une région de contraste. On passe des beuveries dans les distelleries aux paysages époustouflants, des comportements imprudents en centre-ville au respect absolu des règles de sécurité lors des randonnées dans les zones qui abritent des ours. La musique country loue la beauté des Smokies. Et c’est peut-être là la plus belle beauté du Tennessee : l’union des habitants pour préserver ces montagnes qui hébergent tellement d’histoires de faune, de flore et humaines.
*Premier vers du poème officiel de l’Etat du Tennessee, poème adopté en 1973 comme poème de l’Etat.

