Jusqu’à présent, ce blog me permettait de relater des observations sur la société américaine. Ce positionnement était délibéré et visait à donner un sens de ce qu’est l’Amérique – ou, plus précisément, mon expérience de l’Amérique, en me plaçant plutôt comme témoin. Mais voilà, au détour d’une conversation sur un trottoir, LA question a été posée : « C’est comment d’être aux Etats-Unis ? » Bref, on me demandait d’élucider mon rapport aux Etats-Unis en m’en tenant à mon expérience vécue.
Alors, c’est comment de vivre aux Etats-Unis ?
Vivre aux Etats-Unis a été pour moi l’expérience de changer une nouvelle fois de pays. Ça veut dire littéralement changer mon inscription dans l’espace, donc mon rapport au monde, au sens propre comme au sens figuré. Ça veut aussi dire changer de nourriture, donc ce qui me constitue. Ça veut aussi dire changer mon (rapport au) corps car la malbouffe est réelle ici, même quand on tente de la tenir à distance. Vivre aux Etats-Unis, c’est changer de langue, donc la manière dont je nomme les choses, donc ma manière de penser. Plus que lors de mes précédents chapitres de vie dans différents pays, ici, j’ai aussi changé dans certains contexte mon prénom, donc la manière dont je suis nommée. Donc j’ai façonné un nouveau « moi, » continuité de l’ancien et porteurs de futurs potentiels. Changer de langue, c’est aussi modifier le niveau de finesse avec laquelle je peux m’exprimer, donc mon rapport au monde et à l’Autre, donc c’est modifier la manière dont je peux créer un lien social. Plus qu’encore que dans d’autres pays, en vivant aux Etats-Unis, j’ai dû réévaluer les « critères » sur lesquels j’accordais ma confiance – essentiellement la confiance en les individus entre lesquels les relations sont régies par des normes et attentes différentes et la confiance dans le système médical qui me donne parfois l’impression d’être une machine difforme gloutonne de profits.
Changer de pays, ça veut aussi dire passer une frontière, géographique d’abord, culturelle, sociale et parfois économique, ensuite. La frontière est une ligne assez ambivalente. Dans le cadre de mon départ aux Etats-Unis, la frontière a certes délimité l’espace mais elle a aussi porté des espoirs – que l’on soit cynique ou pas, que l’on rêve d’Amérique ou pas, l’imaginaire du « rêve américain » est dans toutes les têtes. La frontière américaine m’a déracinée et plongée dans la peur. Plus que pour les changements de pays précédents, j’ai ressenti aux Etats-Unis cette frontière qui m’éloignait de mon pays natal, si proche mais soudainement si lointain. A. Gide remarquait qu’il faut consentir à perdre de vue des terres connues pour découvrir de nouveaux rivages. C’est littéralement vrai aux Etats-Unis, où les terres nouvelles que je vois et dans lesquels j’évolue ne ressemblent en rien aux paysages de mon enfance. Vivre aux Etats-Unis me permet de découvrir la richesse géographique et touristique de ce pays.
Mais la frontière géographique n’est au final qu’un périmètre artificiel. Vivre aux Etats-Unis a été pour moi, plus que lors de mes expériences précédentes, l’expérience d’intégrer en moi une frontière culturelle, physique et temporelle.
Une frontière culturelle d’abord, car les Etats-Unis, ce pays que nous croyons si familier, est en fait bien différent, comme en témoigne ce blog. J’ai été stupéfaite par la violence de la société américaine, les tensions et les contradictions qui la traversent. Loin du pays natal nourricier, la dureté de la société fait parfois fait peur. Les normes dictent énormément de comportements aux Etats-Unis, alors que la société prône la réalisation individuelle. Le contexte dans lequel je me trouvais m’a poussée à interroger ma définition de l’égoïsme, du collectif, du féminin et du masculin. Vivre aux Etats-Unis est apprendre sur l’histoire d’un pays, histoire inséparable de l’histoire de la France mais tellement singulière. C’est s’approcher de la compréhension d’une société qui influence le reste de la planète. C’est rendre réel, avec tous ses sens, les grands espaces, les cowboys, les mines d’or et tous ces éléments qui servent à « fantasmer » les Etats-Unis depuis l’Europe. Ça a aussi été l’occasion de me rendre compte de l’influence majeure de la culture européenne dans les arts américains.
Vivre aux Etats-Unis, c’est également vivre au-delà d’une frontière physique, dont le passage nécessite un long trajet et des formalités administratives. La frontière physique est renforcée par une frontière temporelle, marquée par le décalage horaire. Vivre aux Etats-Unis, c’est donc se retrouver à vivre avec deux horloges internes, l’heure « ici » et « en France » – et ajuster ses activités en fonction de ces deux fuseaux horaire. Vivre aux Etats-Unis a été pour moi, au début, l’expérience de la solitude. J’ai détesté certaines soirées de déprime au cours desquelles je ne pouvais appeler personne en Europe car c’était le milieu de la nuit. Mais vivre au Etats-Unis est aussi pouvoir être disponible quand les êtres aimés restés en Europe recherchent du soutien au milieu de leur nuit.
Si changer de pays est mettre à distance, vivre loin m’a appris à expérimenter de nouvelles façons, plus ou moins imparfaites, d’être présents pour mes proches malgré les milliers de kilomètres qui nous séparent. A l’étranger, j’ai appris à, comme dit le poète, déceler au loin les nuages passer sur le front de ceux pour qui j’ai de l’affection. Vivre aux Etats-Unis est trouver de nouvelles routines et nouveaux équilibres pour maintenir des liens à distance, pour ne pas devenir un étranger en terre natale.
Vivre aux Etats-Unis, c’est aussi faire l’expérience du chaos dans la puissance. Première puissance mondiale, les Etats-Unis m’apparaissent comme un pays traversé par la désorganisation administrative. C’est faire face à une multitude de démarches diverses lourdes, répétitives, obligatoires et lentes. Au pays du culte de la maximisation du temps, c’est donc passer des heures à écouter les musiques d’attente téléphoniques, remplir des formulaires au stylo bleu, remplir à nouveau ces formulaires car ils devaient être remplis à l’encre noire et relancer sans cesse pour faire avancer des dossiers.
Vivre aux Etats-Unis, c’est être face à une profusion permanente. Je n’ai jamais reçu autant de lettres et appels publicitaires au cours de ma vie que depuis que je suis ici. C’est aussi être confrontée à une extravagance de colorants alimentaires, une exubérance de consommation en tout genre, une surabondance d’affection feinte à des fins de marketing. C’est s’adapter à de nouvelles règles de politesse, c’est transformer des tabous européens en sujets de discussion usuels – et vice versa.
Mais franchir une frontière, c’est aussi être un pont. Vivre aux Etats-Unis, c’est transformer un « ailleurs » en « ici », rendre proche un lointain et transformer un inconnu en domicile. C’est m’intégrer sur un nouvel espace. C’est apprendre sur les contradictions de la société américaine, devenir fière de mon pays d’accueil qui a conquis l’espace et la Lune et adopter l’attitude sur-optimiste des Américains. C’est me mettre à être convaincue par l’idée du rêve américain et croire en la vertu des nouveaux départs pour se réinventer.
Vivre aux Etats-Unis, c’est expérimenter chaque jour un peu plus, explorer la plasticité de l’existence et le champ des possibles. Au final, c’est faire sien le dicton affirmant que « personne n’est jamais assez créatif pour imaginer de quoi son futur sera fait ».
