Il est de notoriété publique que le hockey est le meilleur sport du monde. Avec l’enthousiasme du nouveau converti, mon rapport au monde changeait. Ainsi, le mot « pingouins » ne pouvait que désigner l’équipe de hockey de la ville de Pittsburgh. Aux oubliettes la pâtisserie française, « éclair » ne pouvait que renvoyer au Lightning de Tampa. Mon exaltation ne s’arrêtait pas là puisque j’avais allégrement redessiné la carte des Etats-Unis. La trentaine d’Etats sans équipe de Ligue Nationale de Hockey ayant plus ou moins disparus dans le processus. Ma toquade comprenait également un aspect historique : j’emmagasinais quotidiennement une multitude de faits et anecdotes sur le hockey de 1875 (année de la fondation du hockey « moderne ») à nos jours. Les sites diffusant les matchs joués dans le cadre de la Coupe Amerigol LATAM, qui fédère des pays d’Amérique du Sud, et les matchs du SHL, le Championnat de Suède de hockey sur glace, étaient dans mes signets favoris. Mes louanges dithyrambiques commençaient à ennuyer sérieusement mon entourage. Il était donc temps, comme disent les Anglosaxons, de « put [my] money where [my] mouth is« , c’est-à-dire de me lancer dans ce dont quoi je parlais à la place de seulement en parler.
Sur le papier, le hockey est un sport qui semble assez facile : ça se joue en équipe sur une patinoire et le jeu consiste à envoyer une rondelle en caoutchouc dans le but adverse. Cependant, en pratique, le hockey est un sport d’une intensité folle. Lors des matchs de la Ligue Nationale de Hockey, les joueurs sont remplacés toutes les 45 secondes afin de donner du temps de récupération. Vous souvenez-vous de vos entraînements de bootcamp du dimanche ? Le hockey, c’est pareil mais puissance 10. Ce sport demande de savoir contrôler le palet, tirer, marquer des buts et avoir une vision stratégique du jeu. Mais, avant toute chose, qui dit hockey sur glace dit patinage.
« I don’t know who these idiots are, but they certainly know how to skate. »
Spectatrice inconnue d’un match de hockey, propos reportés par The New Yorker, 19 novembre 1937.
[« Je ne sais pas qui sont ces imbéciles, mais, assurément, ils savent patiner ».]
Avant de se rêver en Maurice Richard, un joueur canadien surnommé « la Comète », qui fut le premier joueur de la Ligue Nationale de Hockey à marquer 50 buts en 50 matchs, l’aspirant joueur de hockey doit apprendre à patiner. Donc nous y voilà.
Patins à glace lacés au pied, valeureuse mais quand même pas trop rassurée, je me suis élancée sur la glace pour le rejoindre le groupe avec qui j’allais acquérir des notions de base. De tous les cours auxquels j’ai assisté au cours de ma longue et hétéroclite existence, le cours de patinage remporté haut la main le trophée de la bonne humeur.
La ligne est ténue entre ce qui est propre à l’esprit du patinage, ce qui appartient à la culture américaine et la singularité du cours que j’ai suivi. Cependant, force est de constater que, même pour les adultes, les cours étaient extrêmement ludiques. Pour apprendre à déraper, l’entraîneur nous a, par exemple, fait écrire nos prénoms sur la glace et nous devions les effacer à coup de lame de patin (je n’étais pas vraiment en position de contester les méthodes pédagogiques et je ne suis qu’Amour mais ça aurait été sûrement plus cathartique de nous faire lacérer le prénom de notre pire ennemi plutôt que nos propres prénoms. Enfin).
Globalement, l’optimisme américain se traduit lors de l’apprentissage. La pédagogie par l’encouragement est poussée à son paroxysme. « Il n’y a pas de petites victoires » pourrait être le slogan de vie de l’instructeur de patinage. Ainsi, dès qu’un apprenti patineur réussissait un exercice, l’instructeur s’empressait de crier « You did it! » (« Tu as réussi ! ») en accompagnant son cri de victoire avec un high five (« tope là »).
Au moindre découragement face à un mouvement plus difficile, l’entraîneur s’empressait de voir le verre à moitié plein, constatant les progrès réalisés et encourageant à continuer d’essayer. La notion de travail était au coeur du discours de l’entraîneur. Ainsi, personne était considéré comme « doué ». Qui sait réaliser telle ou telle chose est celui ou celle qui a beaucoup travaillé pour y arriver.
C’était un cours pour adultes et nous étions peu nombreux, donc ça joue, mais le libre-arbitre de l’apprenant me semble plus important ici qu’en Europe. Les cours étaient à la carte, l’entraîneur nous offrant toujours plusieurs options. La pédagogie française va mettre l’accent sur le « bien faire » en décomposant miticuleusement chaque mouvement. Au contraire, la méthode américaine que j’ai expérimentée privilégie qu’un mouvement soit réalisé pour continuer à avancer, même si c’est loin d’être parfait ; les détails seront affinés plus tard.
Des méthodes pédagogiques similaires sont utilisées dans les cursus scolaires et universitaires. L’indépendance, l’exploration et la confiance en soi sont valorisées. Si la bonne humeur peut sembler extrême, force est de constater que ça nous change du snobisme qui peut se trouver dans la vieille Europe. Et c’est rafraîchissant.
* « Bonjour Canada, et fans du hockey aux Etats-Unis et en Terre-Neuve » était la manière dont Foster Hewitt commençait toutes les radiodiffusions de match de hockey dans les années 1920. Foster Hewitt a narré les matchs de hockey pendant des décennies, permettant aux ménages surtout canadiens mais aussi américains, de les suivre. Le très bon blog Puckstruck, qui est consacré à l’histoire du hockey, ajoute que pendant la guerre, Hewitt saluait également « our men overseas » (« nos hommes à l’étanger »).
Photo de couverture : Les Rivulettes, Nellie Ranscombe à gauche et Ruth Dargel à droite. Source. Les Rivulettes de Preston étaient, avant la Seconde guerre mondiale, une équipe féminine de hockey en Ontario, Canada. Historiquement, le hockey sur glace est un sport assez féminin. Par exemple, les filles de Lord Stanley, qui donna son nom à la fameuse coupe, jouaient au hockey – et ont donné leur nom à la Coupe Isobel qui remise à l’équipe vainqueur des séries éliminatoires de la Ligue nationale de hockey féminine.
