Le mec qui t’avait promis que jamais il ne te ghosterait vient justement de s’évaporer dans la nature. Ton chat t’a mordu car il en a marre de tes jérémiades. Tu as pris deux kilos en tentant de noyer ton chagin dans un pot de crème glacé. Tes plantes vertes dépérissent. Bref, c’est la loose, c’est la tristitude. Sauf qu’aux Etats-Unis, il n’y a pas de loose. Tout est great (« génial »). Donc, quand tu arrives à la caisse du supermarché et que le caissier utilise la formule usuelle ici pour te demander comment tu vas, tu réponds que ça va super.
Les supermarchés ne sont pas les seuls lieux où s’exercent la méthode Coué. Après une séance de sport, il est courant de recevoir un email te remerciant d’avoir apporté ton énergie positive au cours collectif. Alors que bon, soyons lucides : tu étais au fond de la salle, dans ton vieux jogging, rouge et essouflée, avec trois mouvements de retard sur le reste du groupe. La même chose s’applique aux salons de manucure où l’esthéticienne t’envoie une email après une visite pour s’assurer que le résultat de la manucure est « aussi génial que toi ». Aux Etats-Unis, une attitude positive est de mise. Les individus croient en l’auto-détermination et ils avancent en ayant en tête le champ des possibles, qui est infini et se renouvelle chaque jour. De manière assez prosaïque, c’est ce que nous vend le cinéma américain en véhiculant le « rêve américain », où les individus se font eux-mêmes à force de travail et de détermination.
L’optimisme ambiant semble être intrinsèquement lié à la culture américaine. Au XIXème siècle, Alexis de Tocqueville notait la foi indéfectible des Américains en la perfectibilité de l’être humain. Pour de Tocqueville, la perfectibilité est l’essence même de la société américaine, la manière avec laquelle un « grand peuple conduit toutes choses ». Il note ainsi le lien entre la foi inaltérable dans le progrès individuel et collectif :
Ainsi, toujours cherchant, tombant, se redressant, souvent déçu, jamais découragé, [l’individu] tend incessamment vers cette grandeur immense qu’il entrevoit confusément au bout de la longue carrière que l’humanité doit encore parcourir.
Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, Tome II, chapitre VIII.
Pour de Tocqueville, cette espérance en un meilleur futur est la marque de fabrique des Etats-Unis. L’idée que la société et les individus sont des « corps en progrès » résulte, d’après de Tocqueville, du système démocratique qui rend la fluidité sociale possible – par opposition au système aristocratique où la valeur des individus est pré-déterminée et difficilement modifiable. Deux siècles plus tard, l’enthousiasme des Américains remarqué par de Tocqueville est toujours là. Charles Handy notait en 2001 le contraste entre l’énergie américaine et le cynisme européen :
Quiconque visite l’Amérique depuis l’Europe ne peut manquer d’être frappé par l’énergie, l’enthousiasme et la confiance dans l’avenir de leur pays rencontré chez les Américains ordinaires – un contraste agréable avec le cynisme d’une grande partie de l’Europe. La plupart des Américains semblent croire que l’avenir peut être meilleur et qu’il leur incombe de faire de leur mieux pour qu’il en soit ainsi. C’est une attitude à la fois contagieuse et attrayante, qui explique probablement en grande partie le dynamisme de leur économie.
Charles Handy, Tocqueville Revisited: The Meaning of American Prosperity, 2001.
Traduction deepl.com.
Les enquêtes d’opinion confirment ces observations. Ainsi, comme le montre le graphique ci-dessous, les Américains ont une tendance beaucoup plus forte que les habitants d’autres pays riches à déclarer que leur journée est « bonne ».

L’optimisme indéboulonnable pourrait être expliqué par la place de l’individualisme dans la société américaine, où voir la vie du bon côté est quasiment une obligation nationale. Le déterminisme social a peu de place dans l’imaginaire où les individus pensent que leur travail va leur permettre de réaliser leurs rêves. La place importante de la religion aux Etats-Unis, où 40 % de la population déclare que la religion est très importante pour eux, pourrait elle-aussi expliquer l’optimisme américain. Des recherches ont en effet mis en évidence le lien entre pratiques religieuses et satisfaction dans la vie.
Le rêve américain continue d’attirer et de fasciner à travers le monde. Pour autant, est-ce la panacée ?
L’énergie américaine a des aspects très positifs et la méthode Coué, ça marche. A force de passer ta journée à dire « ça va bien, et vous ? », tu en viens à oublier les morsures de ton chat et à voir la vie du bon côté. En plus de rendre le quotidien ensoleillé, l’optimisme pourrait renforcer la démocratie. En effet, les personnes optimistes semblent s’engager davantage civilement et politiquement que les pessimistes.
Cependant, comme toujours, la réalité est plus nuancée. Une partie de la population reste oubliée du rêve américain. Une des critiques les plus importantes, formulée par Chris Hedges, un journaliste du New York Times, est la déconnection entre l’illusion et la réalité du rêve américain. Certains appellent les Américains à plus de modération entre la culture individuelle optimiste donnant à croire que « tous les rêves sont permis » et le réalisme de reconnaître que la méritocratie pure est un mythe. Donc à prendre conscience des limites du rêve américain afin qu’il continue d’exister, de faire rêver et pousser vers le meilleur.
« Bienvenue à Hollywood. Tout le monde vient ici avec un rêve, certains se réalisent, d’autres part, alors continuez de rêver. »
Scène finale du film Pretty woman.
« Quel looseur« , pour ceux qui préfèrent).
