Les cerisiers de mars

Le fait marquant du mois est la sorte d’hystérie collective autour des cerisiers en fleurs qui s’empare de Washington, D.C. en mars. Ce sera à qui modélisera le plus précisément la date de floraison des cerisiers, à qui confectionnera le meilleur cheesecake aux fleurs de cerisier, à qui fera les décorations en papier crépon les plus subtiles, à qui composera le haiku le plus parfait pour célébrer les cerisiers. Les abords du Tidal Basin se transforment en un haut lieu de mariage collectif, tous les mariés de l’année s’y donnant rendez-vous pour une séance photo. La photographie devient d’ailleurs la passion collective de la ville. La terre peut bien s’arrêter de tourner, cela ne remarquera pas à Washington. Tout le monde est beaucoup trop occupé à cadrer, ajouter des filtres et diffuser gaiement les photos des cerisiers en fleurs. Les food trucks sont repeints en rose, les goodies en tout genre allant des aimants décoratifs en forme de fleurs de cerisier aux torchons de vaisselle roses en passant par les boules de Noël représentant la floraison desdits cerisiers sont en rayon. Washington est dans les starting blocks ; la foule est collectivement prête à célébrer massivement l’éphémérité des subtiles fleurs de cerisier.

Loveliest of trees, the cherry now Is hung with bloom along the bough, And stands about the woodland ride Wearing white for Eastertide.

Loveliest of Trees, A. E. Housman (1859-1936)

Le plus beau des arbres, le cerisier, maintenant
Est couvert de fleurs le long de sa ramure,
Et se tient debout le long de la voie
Portant du blanc pour le temps pascal.

Le plus beau des arbres, A.E. Housman (1859-1936) (Ok, A.E. Housman est Britannique, pas Américain)

Officiellement, tout a commencé le 27 mars 1912, lorsque le maire de la ville de Tokyo a offert 3000 cerisiers à la ville de Washington, D.C. en signe d’amitié. En réalité, l’idée de planter des cerisiers le long du Potomac était dans les tuyaux depuis quelques années. Une autrice et géographe américaine, Eliza Ruhamah Scidmore (1856-1928), était revenue de ses voyages au Japon avec le désir de planter des cerisiers à Washington, D.C. Eliza Scidmore, qui fut la première femme à siéger au Comité directoire de la National Geographic Society, a proposé son idée pendant 24 ans, sans qu’une suite institutionnelle y soit donnée. Mais des initiatives privées ont vu le jour et, dès 1905, des cerisiers ont commencé à être plantés dans certains quartiers de la ville de Washington.

En 1909, Eliza Scidmore contacta Helen Herron Taft, Première Dame et épouse du XXVIIème président des Etats-Unis, le Président Taft. Helen Herron Taft apporta immédiatement son soutien à la cause d’Eliza Scidmore. Une fois de plus, l’histoire montre que les choses avancent lorsque les femmes sont aux commandes : quelques semaines plus tard, les premiers cerisiers furent plantés le long du Potomac. Quelques mois plus tard, la ville de Washington était informée par le biais de l’Ambassade du Japon que la ville de Tokyo souhaitait offrir des cerisiers. Malheureusement, les 2000 premiers arbres reçus, infectés par des insectes, ont dû être détruits. L’année suivante, 3000 cerisiers – de 12 variétés différentes – étaient à nouveau offerts par le maire de la ville de Tokyo à la ville de Washington. Cet essai fut le bon ; en 1912, les premiers arbres furent plantés aux abords du Tidal Basin par Helen Herron Taft, Première Dame des Etats-Unis, et l’épouse de l’Ambassadeur du Japon aux Etats-Unis.

L’enthousiasme des habitants pour les cerisiers a été immédiat et la floraison des cerisiers est devenu un festival en 1934. En 1938, des habitantes se sont enchaînées aux cerisiers afin de protester contre des plans de réaménagement autour du Tidal Basin, plans qui auraient nécessité l’abattage de certains arbres. Un compromis a alors été trouvé en plantant plus de cerisiers à proximité. En 1941, quatre cerisiers ont été abattus, avec la suspicion – jamais confirmée – que cet acte soit en représailles à l’attaque de Pearl Harbor, attaque que les Etats-Unis venaient de subir. Pour calmer les esprits, pendant la Seconde Guerre Mondiale, les cerisiers ont été renommés cerisiers « orientaux ». Le festival national célébrant la floraison des cerisiers a repris dès 1947.

Vue sur l’Arlington Memorial Bridge et le Potomac.

Le Washington Monument et les cerisiers.

Depuis, les échanges entre Washington et le Japon se sont intensifiés. En 1965, le Japon a offert davantage de cerisiers à la ville de Washington. Et en 1982, Washington a rendu la pareille en offrant des greffons de cerisiers afin que des horticulteurs japonais puissent replanter des arbres originaux après des inondations dévastatrices. L’intérêt du public pour la floraison des cerisiers n’a jamais faibli et le festival célébrant initialement les cerisiers pendant trois jours a été étendu à deux semaines au début des années 1990. L’engouement pour les concours de haikus augmente d’année en année et la beauté des fleurs de cerisier se renouvelle chaque année. Et pour ceux à qui ça a donné des envies de Washington, vous pouvez regarder les cerisiers en direct.

(Si vous voulez aller plus loin, vous pouvez consulter l’article Wikipedia en anglais sur le National Cherry Blossom Festival, d’où sont essentiellement tirées les informations présentées ici).

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