L’expatriation, c’est génial, ça vous permet de découvrir un nouveau pays, une nouvelle culture, une nouvelle langue, vous diront tous ceux qui parlent du sujet. Les difficultés de l’expatriation sont bien cachées, restent des non-dits explosifs que personne n’ose évoquer en public. Accoster de nouvelles terres nécessite de construire un nouveau chapitre de vie en partant de pas grand’chose. Mais, pour les expats aux Etats-Unis, la vraie difficulté dont personne ne parle, c’est de se procurer du saucisson sec.

Tout l’enjeu du problème est qu’il est interdit de glisser un saucisson dans ses valises en partance pour les Etats-Unis. Comme l’explique le site « Puis-je l’apporter ?« , l’entrée de produits d’origine animale est strictement réglementée aux Etats-Unis. La FDA, qui est l’Agence fédérale américaine des produits alimentaires et médicamenteux, définit des normes strictements appliquées par les douaniers. La question de l’importation de nourriture est systématiquement posée lors des passages aux frontières et, au vue des sanctions, il est franchement préférable de ne pas mentir sur ce point.
Bref, les expats sont affolés. Sidérés. Perdus. Englués, ils se demandent comment continuer à organiser des apéros saucisson sans saucisson. Certains remettent même en cause le bien-fondé de leur aventure américaine, si loin de leur terre natale et nourricière. Mais l’expat est résilient. Une fois le choc initial passé, tel le phénix, l’expat sait déployer des trésors d’inventivité pour s’adapter.
Jean-Robert Pitte écrivait que s’intéresser au saucisson permettait d’accéder à l’intimité d’un peuple. On peut construire une typologie des attitudes d’expats face au manque de saucisson :
D’abord, il y a les survivalistes qui ont pris le taureau par les cornes. Ils appliquent à la lettre le diction disant qu’on est jamais mieux servi que par soi-même. Ils se sont, purement et simplement, lancés dans la production de saucisson. Ils vantent l’authenticité de leurs sauciflards « made à la française in the U.S. » à qui veut les entendre. Les réseaux sociaux et listes de diffusion francophones consacrés à la nourriture regorgent de leurs selfies pris soit devant leur poussoir à saucisses tout juste sorti de l’emballage soit devant leur production du week-end.
Ensuite, viennent les inébranlables, qui eux ne jurent que par le saucisson de France. Ils vous expliqueront à grand renfort de gesticulations que « non, au grand’ jamais, non« , ils n’ont jamais enfreint la moindre loi et qu’ils n’ont jamais traversé un passage piéton au feu rouge. Mais, continueront-ils de vous expliquer, ils se permettent d’enfreindre le réglement douanier américain pour du saucisson – à titre exceptionnel, bien sûr. Ils prennent le risque de se faire pincer mais affichent en général une certaine éthique dans la transgression. Ils s’auto-limitent à un certain nombre de saucissons transportés par voyage. On les reconnaît quand ils snobent les autres expats, pauvres mortels n’ayant pas de « saucisson de France » dans leurs placards.
Entre les deux, il y a les résignés. Ce sont ceux qui, par dépit, ont renoncé au saucisson ou se sont rabattus sur les saucissons en vente dans les supermarchés locaux en se convainquant que « ça passe« . Ceux-ci attendent leurs retours en France avec espoir, l’Opinel affuté prêt à trancher à tout va. Ils oublient de temps en temps leur désoeuvrement en se jettant sur les tranches de saucisson présentées sur les buffets lors des réceptions à l’Ambassade de France. Les résignés n’hésitent pas à aider la communauté en partageant leurs bons plans. Ce sont eux qui informent leurs compatriotes de la vente de saucissons acceptables chez Trader Joe’s, le supermarché de référence.« Si vous aimez ce saucisson, vous n’avez vraiment aucun goût ! » répondent en général les « inébranlables« . Envers et contre tous, les résignés tiennent leur ligne de conduite.
Et finalement, il y a les accros qui appliquent la stratégie du « quoi qu’il en coûte« , prêts à dépenser du temps ou de l’argent pour se procurer le bien tant convoité. Dans cette catégorie, il y a ceux qui parcourent 300 km en une journée pour aller dans une boucherie européenne (je vous vois hausser les sourcils : non, ce n’est pas moi) et ceux qui importent légalement du saucisson à des prix exorbitants. Il y a aussi ceux qui tentent la stratégie du « local », faisant copain-copain avec les chasseurs et les fermiers du coin, espérant pouvoir dévoyer leurs nouveaux amis en leurs demandant de se mettre à fabriquer des produits français.
Bref, la prochaine fois que vous verrez un expat s’enfiler un sauciflard à lui tout seul, lorsque vous le verrez avec un sourire béat et des étoiles dans les yeux au marché, ne le jugez pas. Il revient de loin.
