Vers l’Est

Crapahuter dans l’Ouest américain est bien mais, malheureusement, j’ai dû me rendre à l’évidence : je devais retourner à Washington (enfin, je ne devais pas mais mes choix réalistes étaient restreints). J’ai donc repris la route mais en décidant de ne pas suivre notre bon vieux I-80 mais plutôt son cousin l’I-70. Le rationnel pour ce changement de route était ce qu’il y a de plus fondé scientifiquement : revenir en suivant l’I-70 me permettrait de tracer une boucle à travers les Etats-Unis.

Forte de ce concept de tracer une boucle imaginaire, le coeur lourd à l’idée de quitter les magnifiques paysages de l’Utah, j’ai commencé ma route vers l’Est. Le topo était le même qu’à aller sauf que j’ajoutais quelques centaines kilomètres en décidant de passer par Lexington, dans le Kentucky, pour saluer un ami et sa famille – on s’était promis il y a longtemps de se voir, j’avais très envie de leur rendre visite et, au point où j’en étais, parcourant plus de 7 000 km en trois semaines, ce n’est pas ce détour qui allait changer grand’chose.

La route du retour : 3 340 km sur le papier.
(Source : TripTik de l’AAA, dont je ne peux plus me passer).

Je suis assez rapidement entrée dans le Colorado en traversant des villes au nom poétique, tels que « Parachute » ou encore « Rifle » (« Fusil »). Sur la carte, je trouvais que la région avait un peu air de Suisse. Je n’ai pas été déçue. La seule différence avec la Suisse est l’état très moyen des routes dans le Colorado. Les routes y sont une succession de plaques de béton, il y a des trous partout et pas mal d’accidents. Je n’ai jamais vu autant d’accidents et de voitures dans le ravin. J’ai appris a posteriori que le Colorado semble briller au niveau national par le mauvais état de ses routes : moins de 50 % des routes du Colorado sont considérées comme étant en « bon état ». Tout s’explique.

Comme je ne voulais vraiment pas quitter les Rocheuses et que les conditions météo étaient franchement mauvaises, rendant la conduite parfois hardue voire même fatiguante, j’avais décidé de faire étape dans le Colorado. Ma notion de « faire étape » s’est transformé en « saucissonage d’étape ». Je me suis d’abord arrêtée à Greenwood Springs, où de la musique traditionnelle allemande était jouée dans la ville quand je suis arrivée. Décidément, l’Allemagne sera toujours un peu avec moi au cours de ce voyage (ou disons que l’Allemagne est énormément présente aux Etats-Unis).

Puis j’ai vu Veil, qui m’a donné le sentiment d’être une ville complétement privatisée où les espaces publics et privés sont fabriqués de toutes pièces pour « faire l’urbain ».

Puis ce fut un arrêt à Silverthorne, ville qui m’avait été vendue par Beth comme magnifique. Et c’est vrai que la ville semble agréable. Mais déjà, je sentais l’ambiance changer. Alors que Greenwood Springs a une ambiance franchement européenne, que Veil se donne un air européen, air forcé mais quand même, Silverthorne est une ville vraiment américaine.

Et je suis passée par Georgetown car le nom est drôle comme Georgetown est le nom d’un quartier de Washington et car ils ont un train – qui ne circule pas en janvier d’ailleurs (il faut noter qu’il y a beaucoup de « Georgetown » aux Etats-Unis. En fait, les toponymes se répètent beaucoup ici).

Après ce fut Idaho Springs, qui pour le coup est une ville tout droit tirée d’un film de Western, le côté ski en plus.

Puis, j’en ai eu assez de faire le tour des stations de ski et comme dit le poète, j’avais « miles to go before I sleep » (« des miles à parcourir avant de dormir » – certes, le sens du poème de Robert Frost est peut-être différent. N’empêche). Bref, j’ai roulé jusqu’à Denver. J’y ai apprécié la structure urbaine et l’ambiance des quartiers que j’ai pu traverser.

Après cette découverte intensive du Colorado, j’ai poursuivi ma route vers le Kansas. La géographie de la région est intéressante. Venant de l’Ouest, une descente longue de plus de 70 kilomètres a précédé mon arrivée à Denver – c’est d’ailleurs au début de la descente, voyant les avertissements sur l’état des freins des véhicules que je me suis souvenue que je m’étais un jour dit qu’il faudrait que je me renseigne pour savoir comment utiliser le frein moteur sur une voiture automatique. Bref, j’étais face à la descente sans aucune idée sur le frein moteur – aucun voyant ni rouge ni orange ne s’est allumé, donc c’est bon (ceci dit, les problèmes doivent être fréquents car tout au long de la descente des tableaux donnent des conseils pour si les freins lâchent. Je vous le dis : il faut rester sur l’autoroute).

Reprenons : longue descente en montagne pour arriver à Denver. Le lendemain, le changement de paysage a été brutal en quittant Denver pour continuer ma route vers l’Est : des champs jaunes sont apparus à perte de vue, le soleil brillait, … Le changement de mentalité était aussi visible : l’autoroute longeait des champs dans lesquels étaient plantés des panneaux géants louant Jésus et décriant l’avortement (oui, le long de l’autoroute). En fait, l’appel de la route permet de découvrir les géographies des Etats-Unis : la topographie, l’activité économique, les modes de vie – même les modèles de voiture changent d’un État à l’autre. Une telle traversée permet de mettre en exergue les difficultés à gouverner inhérentes aux pays étendus.

« Le Kansas vous souhaite la bienvenue ». Et il vous offre même le café sur la première aire d’autoroute de l’Etat (véridique).

Le Kansas est un Etat auquel mon guide touristique consacrait moins de quatre pages. Des Américains m’avaient prévenus que ce serait « ennuyant ». Me connaissant, j’ai pensé que ça allait me plaire. Et en effet. Lorsque j’ai quitté l’I-70 pour privilégier les routes de campagne, j’ai découvert un État agricole avec de beaux paysages. J’ai fait un détour par la Tallgrass Prairie National Preserve, la réserve nationale de prairies d’herbes hautes. Il s’agit de l’une des huits merveilles du Kansas – ceci dit, je n’ai pas (encore) trouvé quelles sont les sept autres merveilles du Kansas.

Les prairies d’herbes hautes sont un écosystème qui, fut une époque, couvrait 170 millions d’acres dans les régions centrales des Etats-Unis – en gros, des Rocheuses à l’Est du Mississippi et de la frontière canadienne jusqu’au Sud du Texas. Le sol des prairies étant particulièrement riches, les prairies ont été détruites et remplacées par des cultures céréalières. Aujourd’hui, il en reste moins de 4 %, essentiellement au Kansas, ce qui en fait l’écosystème le plus en danger du monde.

Même si, a priori, on pourrait penser « que d’herbe ! », la réalité est plus complexe. Ainsi, les prairies sont des écosystèmes apparemment complexes (seules les forêts humides brésiliennes sont plus compliquées, dixit les rangers des parcs nationaux américains). Les prairies sont certes constituées à 80 % d’herbes mais ces herbes appartiennent à plus de 40 espèces différentes – oui, oui, tant que ça (ouaip, l’herbe est la cinquième plus grande famille de plantes). Ce qui n’est pas herbe dans les prairies est principalement constitué de phorbes et des fleurs.

Les prairies ont inspiré de nombreux auteurs américains, dont William Least Heat-Moon qui a décrit dans son livre PrairyErth chaque centimètre carré des prairies du Kansas – en quelque sort, son livre est comme la Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Prévert mais en milieu rural. La poètesse américaine Emily Dickinson a aussi capturé la beauté des prairies dans ses textes :

Pour faire une prairie il faut un trèfle 
et une abeille, -- 
Un trèfle et une abeille,
Et de la rêverie.
La rêverie seule peut suffire
Si les abeilles sont peu nombreuses.

Emily Dickinson (1830 – 1886) 
To make a prairie it takes a clover
and one bee, --
One clover, and a bee,
And revery.
The revery alone will do
If bees are few.

Emily Dickinson (1830 – 1886)

Ce détour m’a permis de traverser en voiture des petites villes, comme Strong City (« Ville forte »), qui semblent toutes très fragile économiquement. Autant l’I-80 à l’aller ressemblait à l’autoroute des vacances avec de nombreuses voitures venant des États de l’Est se rendant clairement au ski, autant l’I-70 permet une plongée dans une Américaine différente et bien éloignée de Washington. Disons le clairement : dans certaines stations-service, je me suis parfois sentie bien faire « autre ». En fait, j’explorais l’Amérique rurale et plutôt pauvre – le revenu médian des ménages au Kansas est inférieur à la moyenne américaine. A Topeka, la capitale du Kansas, j’ai photographié le Capitole du Kansas (prendre en photo le Capitole de chaque Etat américain pourrait d’ailleurs devenir un de mes buts. Un jour. Peut-être).

Autrement plus intéressant, c’est à Topeka que se trouve l’école Monroe qui est le site historique national de l’arrêt Brown v. Board of Education de la Cour Suprême américaine.

De manière simplifiée, après la guerre de Sécession (1861-1865) est venue la période dite de « reconstruction ». C’est à ce moment qu’ont été introduits trois nouveaux articles dans la Constitution américaine : les articles XIII (abolition de l’eslavage), XIV (affirmation de la citoyenneté de toute personne née sur le sol américain) et XV (garantie du droit de vote aux anciens esclaves). Ces articles ont posé les bases de l’égalité entre les citoyens, quelle que soit leur couleur de peau. Cependant, l’égalité s’érodait : la couleur de peau déterminait notamment où une personne pouvait s’asseoir en public et ses droits. Dans le domaine de l’éducation, le principe du « séparé mais égal » s’appliquait. Ce principe avait été institué en 1896 par l’arrêt Plessy v. Ferguson de la Cour Suprême. Ainsi, les écoles étaient différentes en fonction de la couleur de peau des enfants mais l’apprentissage était censé être égal.

Sauf que l’égalité était bien relative : les bâtiments n’étaient pas de la même qualité et les moyens n’étaient pas les mêmes. A titre d’exemple, en 1951, dans une région rurale, l’Etat de Caroline du Sud dépensait 43 dollars par an pour les enfants de couleur contre 179 dollars pour les enfants blancs. Les Etats organisaient uniquement le transport scolaire pour les enfants blancs. Certaines écoles pour enfants de couleur n’étaient pas desservies par les transports en commun, ce qui faisait que parfois 25 % des enfants d’une tranche d’âge étaient illetrés.

Tout au long de la première moitié du XXème siècle, des activistes, notamment la NAACP, qui est l’acronyme anglais de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur, se sont battus pour changer le statut quo. La situation a progressivement évolué à la suite d’arrêts de la Cour Suprême, qui est le sommet du pouvoir judiciaire américain. Les arrêts de la Cour Suprême concernaient d’abord des individus puis à partir de 1950 des groupes de familles ou d’étudiants représentés par la NAACP. Au cours des débats pour Brown v. Board of Education, en plus des arguments légaux, les résultats de travaux menés par des psychologues ont été mis en avant. Ces recherches démontraient que la ségrégation affectait négativement le développement et la confiance en eux des enfants. L’arrêt Brown v. Board of Education rendu le 17 mai 1954 est fondamental car il met fin à la ségrégation scolaire affirmant que le « séparé-mais-égal » n’a pas sa place dans le domaine de l’éducation.

Mon chemin et la découverte de l’histoire des Etats-Unis a continué vers Lecompton, qui fut de 1855 à 1861 la capitale du Kansas. Lecompton, une bourgade initialement nommée « Aigle chauve » avant d’être rebaptisée par le nom d’un juge, a été la première ville fondée dans les Grandes Plaines (ceci dit, Lecompton compte aujourd’hui moins de 1 000 habitants). C’est dans cette ville que le cadastre de la conquête de l’Ouest était tenu, formalisant la possession des terres lors de la ruée vers l’or. C’est aussi dans cette ville que fut proposée en 1857 la « Constitution de Lecompton » qui aurait fait du Kansas un Etat esclavagiste. La Constitution de Lecompton a été rejettée en 1858 par le Congrès américain (à Washington, donc) au cours des « grands débats » entre Abraham Lincoln et Steven Douglas. Immédiatement après ce rejet, les lois pro-esclavages furent abolies à Lecompton, ce qui explique que la ville se présente comme le lieu où les graines de la guerre de Sécession furent plantées.

J’ai clôt ma traversée du Kansas en passant la nuit à Lawrence, une ville fondée par des abolitionnistes en 1854 et qui a joué un rôle important dans le « chemin de fer clandestin » (« Underground Railroad« ) qui était un réseau clandestin (absolument pas ferroviaire), très actif en 1850 et 1860. Son but était de faciliter la fuite des esclaves au-delà de la ligne Mason-Dixon, qui était la ligne Nord-Sud de séparation des Etats (non-)esclavagistes, voire jusqu’au Canada. Le nombre d’esclaves qui ont pu fuir grâce à ce réseau reste assez vague : les estimations oscillent entre 6 000 et 30 000 en fonction des sources.

Après le Kansas, venait le Missouri, un État intéressant où le long de l’autoroute les panneaux publicitaires pour des sex-shops (dont des magasins d’usine) alternaient avec des panneaux publicitaires de hotlines téléphoniques vous promettant que Jésus vous aiderait à gagner en clarté dans votre vie. Kansas City a une ligne d’horizon magnifique alternant immeubles plutôt anciens et modernes. Kansas City est connue pour sa scène de jazz et ses barbecues. Est-ce que quelqu’un veut y aller avec moi ? On se dandinera sur de la musique jazz en dégustant de la viande grillée.

J’ai passé la nuit à Saint-Louis, ville connue pour l’ « arche passerelle », nommée aussi la « passerelle vers l’Ouest ». L’arche est dédié aux Américains et à la conquête de l’Ouest. Haute et large de 192 mètres, c’est le plus haut bâtiment commémoratif des Etats-Unis et le plus haut bâtiment en acier inoxydable du monde. La construction de l’Arche a été finalisée en 1965 et ce bâtiment est depuis devenu un – si ce n’est, le – symbole de St. Louis.

A la sortie de St. Louis, j’ai quitté l’I-70 pour suivre l’I-64 et partir vers le Kentucky. Le Kentucky est fameux pour son « bourbon trail » ; c’est la région par excellence du whisky. Des panneaux indiquant les directions pour se rendre dans différentes distelleries pullulent le long de l’autoroute. Mais je n’étais pas là pour ça – cependant, avis aux amateurs, si l’un ou l’une de vous veut partir à la découverte des distelleries de bourbon du Kentucky, on y va ! L’ami à qui je rendais visite m’a offert une visite du campus de l’université de Lexington, une université initialement agricole fondée au XIXème siècle.

Étant partie plus tard que prévue de Lexington, j’ai profité de la quiétude qu’offre la nuit pour remonter la majeure partie de la Virginie Occidentale. Le Grand Chariot a veillé sur ma route car il était très visible dans la nuit sombre.

Le lendemain, j’ai retrouvé notre bon vieux I-70 dans le Maryland. Soudainement, j’ai lu un panneau indiquant Washington à 42 kilomètres… « Déjà ?, ai-je pensé. Ca passe vite de parcourir tant de chemin !« 

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