Vous avez rêvé devant le couple mythique de Simone de Beauvoir et Nelson Algren ? Devant le couple d’Yves Montand et de Marilyn Monroe ? Paradoxalement, beaucoup d’expats vous le diront : “la drague aux États-Unis est impossible”. La blague entendue de manière récurrente dans les groupes d’expatriés est que les femmes européennes qui souhaiteraient faire de l’œil à un Américain devraient réapprendre tous les codes. Les hommes européens qui souhaiteraient conquérir une Américaine devraient, eux, commencer par étudier sérieusement le code pénal américain afin d’éviter un faux-pas aux conséquences fâcheuses.
Vous l’aurez compris, il y existe quelques petites différences dans la manière de pratiquer l’art de la séduction en Europe et en Amérique.
Telle une Jane Goodall des humains, armée de mon sens le plus aigu de l’observation et de l’analyse, pour vous, chers lecteurs, je suis partie enquêter sur un sujet ô combien important : les relations amoureuses hétérosexuelles monogames aux Etats-Unis (ici, chaque adjectif est important).

Comme toute étude solide et nuancée qui se respecte, l’analyse de cette question est basée sur des stéréotypes. Emmitouflée dans mon plaid, j’ai parcouru de manière intensive les forums de discussions Reddit et Quora. J’ai, pendant des heures, sondé les tréfonds de l’âme américaine pour en comprendre les ressorts cachés en lisant, jusqu’à ce que fatigue s’en suive, les discussions sur des questionnements fondamentaux dont les forums Internet ont le secret. Je me suis cependant bien gardée de demander de vive voix l’avis des premiers intéressés, à savoir les Américaines et les Américains. Les Etats-Unis dénombrant 330 millions d’habitants, il est fort probable qu’il existe 267 millions de façon d’aborder les relations amoureuses (je ne compte pas les moins de 15 ans dans cette histoire).
Ce post est donc, n’ayons pas peur des mots, un joyeux assemblage de clichés avec tout ce que cela implique. Il est hautement probable que tout ce qui est écrit soit juste. Il est en même temps tout à fait possible que tout ce qui suit soit totalement faux. Ce n’est pas paradoxal ; la vérité est sûrement entre les deux.
Vous voilà prévenus.
Au commencement était le date.
Are we talking « date, » the social interaction, or « date, » the dried fruit?[On parle de « date », l’interaction sociale, ou « datte », le fruit sec ?]
Sheldon, The Big Bang Theory.
Si on veut parler du flirt à l’américaine, le concept de date est incontournable. Le terme « date », qui est à la fois un nom et un verbe, est intraduisible en français et il englobe un spectre très large de réalités. To date, le verbe, est l’action d’être impliqué dans un date ou une série de dates avec une personne. Un date, quant à lui, est un rendez-vous entre deux personnes intéressées par une relation romantique, que ce soit une première rencontre ou une sortie en couple après 25 ans de mariage. Un date peut consister à prendre un verre, à se promener, à sauter en parachute, à regarder un film, … Bref, un date peut tout être à partir du moment que cette activité est réalisée par deux personnes explorant la possibilité ou souhaitant ou entrenant une relation de nature plutôt amoureuse.
Et le date est la première différence fondamentale entre la séduction américaine et la séduction européenne. Les Français vont « rencontrer quelqu’un », donc étymologiquement, « venir en face », « venir à l’encontre de quelqu’un ». Ce qui se passe après le moment de la rencontre est à définir. A l’inverse, aux Etats-Unis, inviter une personne à un date revient à d’emblée poser le cadre dans lequel la relation s’inscrit.
En simplifiant à outrance, la rencontre française entretient le flou complet autour de la nature de la relation en devenir, perpétuant la dynamique de sexualisation des rapports hommes-femmes, norme présente partout à travers la société française. Aux Etats-Unis, le Civil Rights Act de 1964 propose une définition extrêmement large de la discrimination ; la législation est beaucoup plus protectrice qu’en France. Cette définition large semble avoir structuré les rapports hommes-femmes, notamment au travail. De fait, peut-être que l’approche, si on veut assez égalitaire, des dates résulterait d’une intérioration beaucoup plus forte des limites de l’acceptable dans les rapports hommes-femmes. Car, en y réfléchissant, l’approche frontale américaine a de sacrés avantages : plus besoin de se torturer l’esprit pour tenter de deviner le pourquoi du comment de l’invitation à boire un verre de James, votre voisin de bureau. Si James vous propose un « date« , vous savez dès le début la direction prise. En ce sens, le dating américain, en offrant de la clarité, est plutôt sain.
Puis l’étincelle fut.
La construction d’une relation entre Européens et Américains est assez vite confrontée à une question philosophico-sociologique (« philosophico-sociologique », tout à fait, rien que ça).
Loin de nous l’idée de vouloir tomber dans la caricature. Mais, globalement, on se retrouve face à deux conceptions assez différentes des relations humaines. Nous avons d’une côté, une vision « européenne », dont la synthèse parfaite nous est offerte par Shakespeare :
« Wisely and slow, they stumble that run fast. »
[« Sagement et lentement. Trébuche qui court vite ».]
William Shakespeare, Roméo et Juliette, Acte II, scène 3.
De l’autre, nous avons une approche « américaine » résumée par ce court dialogue tiré du The Big Bang Theory :
Bernadette: Look, Howard, this is our third date and we both know what that means.
Howard: We do?
Bernadette: Sex.
[Bernadette: Ecoute, Howard, c’est notre troisième rendez-vous et nous savons tous les deux ce que cela signifie.
Howard: On sait ?
Bernadette: Sexe.]
The Big Bang Theory.
(Oui, je mets en parallèle Roméo et Juliette et The Big Bang Theory. J’assume parfaitement).
Il est toujours difficile de tracer une juste ligne entre les stéréotypes contreproductifs et l’identité « véritable » d’une société. Surtout, qu’à nouveau, nous parlons de plusieurs centaines de millions d’individus. Cependant, il me semble percevoir en Europe un espace libre pour co-construire une relation. Aux Etats-Unis, la progression d’une potentielle relation amoureuse semble être plus normée.
De manière anecdotique – et à nouveau non-représentative -, cela se traduit dans le vocabulaire utilisé. L’analogie entre les « dates » et une série d’entretiens d’embauche revient régulièrement sur les forums Internet ou dans des revues féminines américaines (vous savez, ces revues vous expliquant comment réussir votre vie en 10 min par jour). Sans prétendre détenir une vérité sur les rapports humains et exprimant uniquement un point de vue singulier, je n’ai jamais ni lu ni entendu un tel registre lexical pour nommer la formation du lien amoureux en Europe. De même, aux Etats-Unis, les dates sont comptés : « c’est notre x-ème date » est une phrase courante. Des normes assez fortes suggèrent ce que les futurs potentiels partenaires devraient connaître l’un de l’autre après 1, 2, 3… dates. Je n’ai jamais vu de listes similaires en Europe.
Et l’incompréhension débuta.
Jeune Padawan, tu pensais maintenant maîtriser les différences culturelles franco-américaine. Raté.
Après recherche, analyse, réflexion, discussions sans fin avec des expats, j’ai le plaisir de vous annoncer que la différence culturelle considérée comme la plus marquante est la question de l’exclusivité – ou même, de manière plus générale, la définition du couple. C’est le point de divergence principal entre les Européens et les Américains, ce qui amène les expats à dire que la « drague aux Etats-Unis est impossible« .

Prenons deux exemples pour illustrer les différences entre l’Europe et les Etats-Unis :
De manière schématique, une relation amoureuse hétérosexuelle monogame est déconcertante de facilité en Europe (affirmeront les Européens). Mettons que Marceline et Robert se rencontrent, s’apprécient assez pour continuer à se voir. Le premier baiser entraînera de facto la formation d’un couple et une attente implicite d’exclusivité. Marceline dira d’abord à son entourage qu’il « y a un truc avec Robert » puis Robert sera présenté comme son copain, partenaire, ce que vous voulez. Robert fera de même. Si l’arrangement ne convient plus à Marceline ou Robert, le-dit couple naissant sera rompu et chacun partira vers de nouveaux horizons. Le point de cet exemple est que Marceline et Robert se définiront comme un couple monogame relativement tôt. Le couple se consolidera avec le temps, mais couple « exclusif » il y aura dès le premier baiser.
Bienvenue aux Etats-Unis où l’exclusivité n’apparaît pas comme implicite. L’exclusivité semble d’ailleurs déconnectée de ce qui peut être vue en Europe comme des « étapes de formation du couple ». Que Mary et John enchaînent les dates et les baisers passionnés voire plus si affinités ne veut ni dire que leur relation est exclusive ni même qu’ils forment un couple. L’exclusivité et le couple sont discutés entre les partenaires, au moment où un des partenaires en ressent le besoin. Au vu de la confusion qui règne sur les forums Internet et le nombre de discussions animées sur la question, on peut légitimement se dire que cette question est très individuelle : certains internautes affirment ne pas vouloir parler « exclusivité » avant plusieurs mois, d’autres au contraire veulent en parler assez tôt. Mais tous les internautes sont unanimes : une telle discussion est nécessaire. Et c’est, je crois, la différence qui compte et chamboule les repères.
Épilogue
Les expatriés européens, pour ne pas les citer, ont tendance à critiquer la drague à l’américaine, arguant que le système est « fou » et que les Américains feraient « n’importe quoi » (il convient néanmoins de garder à l’esprit que nous sommes toujours le fou de quelqu’un – je dis ça, je dis rien). Il est vrai qu’à première vue l’ensemble des règles en vigueur laisse songeur. On en revient même à se demander si les normes de drague en vigueur ont été inventées par les coach en séduction, coach qui pullulent ici. (Des malins ont en effet flairé le bon filon et se proposent de vous accompagner à naviguer dans les eaux troubles du « dating ». Les super-malins proposent même du coaching « spécial expatrié »). Système déroutant ou pas, le taux de divorce est le quasiment le même en France et aux Etats-Unis (50 % des mariages étaient concernés en 2017). Et comme partout, il y a du bon et du moins bon, il y a apprendre des deux systèmes qui ne sont pas forcément si différents que ça.
En toute honnêteté, lorsque l’idée d’analyser les différences entre l’amour en France et aux Etats-Unis a germé, je pensais, sûrement par mimetisme, que la « drague aux Etats-Unis est impossible » et que les relations seraient « trop différentes ». Après avoir lu, réfléchi, laissé décanté des idées, tenté de déconstruire les rapports hommes-femmes en France et aux Etats-Unis, essayé de trouver les similitudes et les points de divergence entre le dating en France et aux Etats-Unis, mon point de vue a changé. La prochaine fois qu’un(e) expat me dira la « drague aux Etats-Unis est impossible« , je hausserai les épaules en disant qu’il ne faut pas exagérer. Au final, pour paraphraser Barthes, tout commence par l’expérience universelle de l’enchantement de la rencontre. Le reste n’est que littérature s’il y a communication.
Qu’il était bleu, le ciel
Verlaine, Colloque sentimental, 1869.
